Masomah Alizada, l’Afghane qui pédale contre vents et Talibans
- sandranabavi
- 20 avr. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 21 oct. 2025
PORTRAIT. L’Afghane Masomah Alizada aime le vélo. Une passion inconcevable pour les Talibans. La cycliste a donc emprunté d’autres routes, celle de l’exil en France et du combat pour la liberté des femmes.

« Quand je pédalais, je me sentais libre, comme si je m’échappais de la prison invisible que les hommes de mon pays ont imposée aux femmes ». Le ton de Masomah Alizada est posé. Elle raconte son histoire sans colère. D’un geste élégant, elle replace son voile beige au-dessus de son blazer, épinglé d’un ruban bleu, emblème des Nations Unies. Cette Afghane aux yeux marron foncé semble imperturbable. Une contenance héritée d’une enfance passée sous un régime islamiste où l’on apprend toute petite à maîtriser la moindre de ses émotions.Elle alterne entre le français et le dari, sa langue natale, soucieuse de choisir les mots justes pour exprimer ses pensées. « J’ai 29 ans, mais je n’en suis pas certaine, faute de registre officiel ». Elle éclate de rire en évoquant cette incongruité de l’Etat-Civil, comme si c’était un piètre détail au regard de son parcours.
« Si je devais devenir cycliste, rien ne pourrait m’en empêcher »
Elle ignore si cet itinéraire a été tracé par le destin ou façonné par sa propre volonté « Je me répétais sans cesse que, si je devais devenir cycliste, rien ne pourrait m’en empêcher. Cela finirait par arriver ». Sur son téléphone, elle fait défiler quelques photos qui résument l’aboutissement de ses rêves. Comme sa participation aux JO de Tokyo en 2021 au sein de l’Equipe olympique des réfugiés ou le port de la Flamme olympique aux JO de Paris en 2024. « Tout ça n’a pas été le fruit d’une quelconque lutte, mais s’est imposé à moi comme une évidence. Rouler me procurait une sensation de bien-être ».
« Une bonne fille reste à la maison et fait le ménage »
Elle évoque ses premiers coups de pédale à Téhéran, capitale de l’Iran voisin, où sa famille s’était réfugiée après la prise de son village par les Talibans à la fin des années 1990. « Tous les soirs, jusqu’à mes 11 ans, je roulais avec les filles du quartier ». De retour en Afghanistan, tout change : « Les filles ne sortaient pas. Fini le vélo. J’étais considérée comme une fille à marier. A l’école, nos cours de sport étaient juste théoriques ». Malgré ces restrictions, elle est convaincue que le vélo sera sa route vers la liberté. A 15 ans, elle entend parler d’une compétition de cyclisme à Kaboul. « Je savais à peine freiner, mais j’ai sauté sur l’occasion », rigole-t-elle. Résultat, elle termine première de sa catégorie. Un déclic. Un an plus tard, elle intègre l’équipe nationale de cyclisme féminin. Même si cette sélection est autorisée, elle choque la société marquée par la politique répressive des talibans et le conservatisme de certaines communautés. « C’est culturel. Une bonne fille reste à la maison, fait le ménage et, surtout, ne fait pas de vélo. Et puis, les sorties en combinaison moulante passent très mal. Sans parler de la position sur le vélo qu’ils considèrent provocatrice. ».
« On se disait qu’on la retrouverait morte sur le bord de route »
En quelques mois, Masomah devient une figure médiatique et une cible. Les insultes, jets de pierres et menaces de mort pleuvent. Sa détermination terrifie ses parents. « On se disait qu’on la retrouverait morte sur le bord de route », se souvient son père, Mohammad Ali. La violence subie ne la freine pas. Les coups portés à ses proches la terrassent davantage : sa coéquipière, percutée délibérément par une moto qui lui roule sur le dos. Son coach, tabassé et son petit frère agressé à l’école. Alors, elle prend une décision : « Arrêter ma passion du vélo était inconcevable, j’ai donc stoppé les interviews pour être plus discrète ». Une promesse vite envolée lorsqu’elle rencontre Katia Clarence, journaliste française, réalisatrice du documentaire Les Petites Reines de Kaboul diffusé en 2016. « Ça a changé ma vie parce que mon histoire a été mise en lumière au niveau international ».
« Quand il n’y a pas d’autre choix, on quitte »
Cette visibilité en dehors de l’Afghanistan lui permet de croiser de nouvelles routes, dont celle de Thierry Communal, cycliste français, et de son père Patrick, avocat.
Touchés par l’histoire de Masomah, ils jouent un rôle crucial dans son exil vers la France. Grâce à eux, elle obtient un visa humanitaire. « C’était le 8 mars 2017 », se souvient-elle précisément. Quand il n’y a pas d’autre choix pour vivre en sécurité, on est obligés de tout quitter ». Elle débarque à Orléans un mois plus tard, avec toute sa famille. « C’était tout le monde, ou rien ». Aujourd'hui, Masomah a laissé derrière elle sa carrière de cycliste professionnelle, mais poursuit son engagement pour le droit des femmes et l’inclusion des réfugiés dans le sport. Une lutte menée à travers ses mandats de porte-parole de l'Équipe Olympique des Réfugiés, de membre de la Commission des athlètes du CIO et de porte-parole du HCR.
Il lui reste un énième combat à mener : trouver un emploi. Diplômée en Génie Civil, elle recherche un poste d’ingénieure. Mais comme une mauvaise répétition des brimades passées, elle se heurte à la réalité de « la discrimination ». Il lui a été conseillé de retirer sur son CV sa photo où elle apparaît voilée. « Là-bas, on nous impose de porter le voile et ici à l'enlever, s’agace-t-elle. Pourtant, que ce soit au travail ou dans le sport, j’aimerais tellement qu’on laisse les femmes libres d’être elles-mêmes ».

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