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Papillomavirus : le tabou de la sexualité freine la vaccination des adolescents

  • sandranabavi
  • 31 août 2025
  • 6 min de lecture

ENQUÊTE. La deuxième campagne de vaccination scolaire contre le papillomavirus humain s’achève en juin. La France demeure l’un des pays européens le moins couvert contre ce virus, qui cause plus de 6 400 cancers chaque année. En dépit des efforts de prévention, le tabou autour de la sexualité freine encore l’adhésion au vaccin.


Vaccin utilisé dans le cadre de la campagne nationale de vaccination contre le papillomavirus (HPV), au collège Jean Moulin au Bouscat, dans le Sud-Ouest de la France, le 5 octobre 2023 (AFP / PHILIPPE LOPEZ)


« Parler du HPV avec mon fils de 12 ans, c’est admettre qu’il est prêt à une vie sexuelle. En gros, ça reviendrait à dire : C’est bon, il est vacciné, il peut coucher ». Assise au bord du canapé, Marion Ryckelynck soupire en jetant un regard inquiet vers la chambre de son fils Hugo. La discussion sur le papillomavirus humain (HPV) reste en suspens. Comme une alarme qu’on repousse chaque matin, elle choisit de remettre le sujet à plus tard. Le moment viendra, mais pas maintenant.

Pourtant, le temps presse. La Haute Autorité de Santé (HAS) recommande la vaccination anti-HPV entre 11 et 14 ans, avec un rattrapage possible jusqu’à 26 ans. Depuis 2023, elle est proposée gratuitement en classe de 5e, avec l’accord des parents. L’objectif est clair : protéger les adolescents avant leurs premiers rapports, contre une infection sexuellement transmissible (IST) qui touche 80 % des personnes sexuellement actives et cause plus de 6 400 cancers ano-génitaux et ORL chaque année, selon l’Institut National du Cancer (INCa). Malgré de récents progrès, la couverture vaccinale en France reste l’une des plus faibles de l’Union européenne : en 2024, seuls 58,4 % des filles et 36,9 % des garçons de 15 ans ont reçu une première dose de vaccin, selon Santé Publique France. Des taux encore bien éloignés de l’objectif des 80% de couverture complète d’ici 2030, fixé par la stratégie décennale de lutte contre les cancers. A l’inverse, le Portugal atteint un taux de 96% chez les adolescentes de 15 ans, grâce à une communication publique directe et sans tabou, dans un pays moins de méfiant envers la vaccination.

Dès lors, une question s’impose : en France, le tabou autour de la sexualité freine-t-il la protection des jeunes contre le papillomavirus ?


Le Portugal est le bon élève de l’Europe, très loin devant la France. Source : OMS, 2023


 

« Chez nous, on ne parle pas de sexe »

 

La pudeur autour de la sexualité traverse tous les milieux. « Je ne savais pas comment aborder la question avec mon fils. Chez nous, on ne parle pas de sexe », confie Emeline Sluyts, mère d’un collégien. Mais dans certaines familles plus conservatrices, le tabou peut être plus profond. À Roubaix, le Docteur Akli Kebaili reçoit régulièrement des adolescentes prises entre normes familiales et réalité intime. « Des filles mineures, voilées, viennent parfois seules me parler de leur pilule, ou demandent à se faire vacciner contre le HPV. Elles me supplient de ne rien dire à leurs parents », explique-t-il. Mais sans autorisation parentale, il ne peut rien faire. « Ça bloque », regrette-t-il. Une réalité que Saverio Vanderlinden, 15 ans, connaît bien : « Je suis musulman et je ne suis pas censé avoir des relations sexuelles avant le mariage. Se faire vacciner, c’est comme avouer qu’on va désobéir à la religion. Mais plein de potes ont déjà eu des rapports en cachette. C’est risqué ». David Zucman, infectiologue, intervient souvent en milieu scolaire. Il observe les mêmes freins : « Certains proviseurs ont peur des représailles. Dans les quartiers conservateurs, le vaccin peut être perçu comme une incitation à la sexualité ».


Professionnels muets et croyances tenaces


Le silence des acteurs de la vaccination renforce le tabou autour de la sexualité. À Lille, le pharmacien Mohammed Telha en témoigne : « La sensibilisation, c’est plutôt chez leur médecin, là où ils se sentent plus en confiance pour aborder un sujet sensible ». Mais cette solution de repli montre ses limites. « Franchement, je n’informe pas vraiment. Je réponds quand on me pose la question », admet le Docteur Akli Kebaili.

Même constat dans le milieu scolaire. Comme beaucoup de parents, Delphine Sebah a reçu un courriel du collège concernant la vaccination de son fils en 5e. Quelques lignes impersonnelles, une autorisation à signer, un lien vers une vidéo, mais aucun mot sur la sexualité. « Une invitation à se renseigner, plus qu’une véritable information », déplore-t-elle.


Vidéo envoyée aux parents des élèves de 5e, peu informative et sans mention de sexualité

 

Un sentiment partagé par la Dr Anke Bourgeois, responsable d’un centre de vaccination dans l’Hérault : « Tout passe par messages électroniques. Seuls les parents de 5e sont contactés. Les autres, rien. Ce n’est pas suffisant ». À cela s’ajoute une éducation à la sexualité largement absente des établissements scolaires, malgré son caractère obligatoire depuis 2001. « Dans les faits, elle est quasi inexistante », alerte Mathilde Varrette, du syndicat SNICS-FSU. Selon le Conseil économique, social et environnemental, moins de 15 % des élèves bénéficient réellement de ces séances.


Papillomavirus : dissocier la sexualité pour une meilleure prévention du cancer


Lorsqu’il est arrivé sur le marché en 2007, le vaccin contre le papillomavirus a été présenté en France comme une protection à administrer aux jeunes filles avant leurs premiers rapports sexuels ou dans l’année qui suivait. Une recommandation unique au monde. « On est le seul pays à avoir associé cette vaccination à la sexualité. C’était une erreur, sans fondement scientifique », déplore le Dr Xavier Carcopino, président de la Société Française de Colposcopie et Pathologies Cervico-Vaginales. Selon lui, parler du HPV uniquement comme d'une infection sexuellement transmissible a contribué à créer de la peur, notamment chez les parents. « La sexualité concerne tout le monde. Le HPV est une infection inévitable. C’est ça, la réalité ». Ce point de vue est partagé par le Dr Houssein El Hajj, chirurgien gynécologue à Gustave Roussy : « Beaucoup comparent ce virus au VIH, à la syphilis ou à la chlamydia. Ils pensent qu’il ne concerne que ceux qui ont une sexualité à risque ou débridée ». Une idée fausse, insiste-t-il : « L’HPV est très courant. Il suffit d’un simple contact, même sans pénétration pour le contracter. Le préservatif ne protège pas complètement. Dès qu’on est sexuellement actif, on est exposé. Alors, il faut banaliser. C’est la clé ». Pour lui, vacciner dès la petite enfance serait la meilleure solution pour dissocier le vaccin de la sexualité. « Ca éviterait de penser à tort que 11 ans, c’est trop tôt, ou que 15 ans, c’est déjà trop tard. Mais il manque encore des preuves scientifiques sur l’efficacité à ces âges très précoces ». Emmanuel Ricard, directeur du service prévention de la Ligue nationale contre le cancer, recommande de considérer le vaccin anti-HPV « comme celui contre la varicelle ». Une infection banale, fréquente, à prévenir tôt. C’est d’ailleurs le virage adopté récemment, avec des campagnes qui présentent le vaccin comme un enjeu de santé publique, au-delà de toute connotation sexuelle.


Vaccin contre le papillomavirus : un tabou à briser par l’obligation ?


« Rendre le vaccin obligatoire simplifierait les choses, surtout pour éviter les malaises liés à la sexualité », estime Aurélie Parret, mère d’un collégien. Du côté des professionnels de santé, le Dr Houssein El Hajj tranche sans hésiter : « Bien sûr qu’il devrait l’être. Comme pour l’hépatite B, seule autre IST vaccinable ». Mais tous les experts ne partagent pas cette approche. Emmanuel Ricard, directeur du service prévention de la Ligue nationale contre le cancer, appelle à la prudence. Selon lui, l’obligation n’a de sens que si elle s’accompagne d’un véritable travail pédagogique : « Imposer un vaccin à 11 ans, qui dans l’imaginaire collectif touche directement à la sexualité, sans explication claire, suscite de la défiance. L’hépatite B a été mieux acceptée car désexualisée dans le discours public ».

« Avant toute décision politique, il faut aussi considérer le coût », poursuit-t-il. Chaque dose revient à 116 euros, selon l’Assurance maladie. Un investissement important, mais à mettre en perspective. « Il faut penser aux économies futures sur les dépistages et traitements des cancers », souligne Emmanuel Ricard, appelant à des études rigoureuses sur le coût-bénéfice.

Pour l’instant, la France mise sur une hausse progressive de la vaccination, sans obligation. Selon le Dr Houssein El Hajj, tant que la sexualité restera taboue et le discours insuffisamment tourné vers les cancers, la protection des adolescents restera incomplète. « C’est un combat de communication autant que de santé publique », conclut-il.

 

 
 
 

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